un conte

Histoire de l’oiseau, de la vache et de la jeune fille.

P1090636    Je me demandais pourquoi, au Bengale, tout le monde était habillé en blanc, aussi bien les oiseaux et les vaches que les hommes. C’est l’oiseau de Barakpour qui m’a expliqué. Le vrai nom de cet oiseau-là – j’ai regardé dans le dictionnaire c’est «l’Aigrette Blanche des Marais». Au Bengale, on l’appelle « bok ». Mais j’aime mieux son nom en Français. Je ne trouve pas que « bok » soit assez long et assez distingué pour l’oiseau de Barakpour.
L’Aigrette-blanche.des.marais-de-Barakpour m’a donc dit un jour : « Tu vois la lune là-haut? Eh bien, ça a commencé comme ça ». Et il m’a raconté son histoire.
(Je dis « il » et non pas « elle » car « l’aigrette blanche des marais », c’est masculin comme Monsieur de la Rochefoucauld).
L’aigrette-blanche-des-marais-de-Barakpour était autrefois un oiseau tout noir, noir comme un chat noir ; et pas élégant du tout. Quand il marchait, on aurait dit un homme de la campagne qui arrive à la gare d’Howrah. La gare d’Howrah, c’est la gare Montparnasse de Calcutta.

   Or voilà qu’un jour, l’aigrette-blanche-des-marais-de-Barakpour (l’oiseau ne s’appelait pas encore comme ça puisqu’il était tout noir), voilà donc qu’un jour l’aigrette-blanche-des-marais-de-Barakpour devint amoureux de la lune.
Ce n’était pas une petite affaire que d’être amoureux de la lune. Car elle habitait loin dans le ciel et l’oiseau était bien fatigué quand il arrivait là-haut. Il avait mis longtemps avant de se décider à faire le voyage, du reste : « Voudra-t-elle de moi, pensait-il. Que vais-je lui dire et de quoi pourrai-je lui parler ? ».
Donc il aimait beaucoup la lune. Et comme il voulait ressembler à celle qu’il aimait (on veut toujours ressembler à celui ou à celle qu’on aime), l’oiseau s’habilla de blanc comme elle.

P1090635Tous les soirs, quand la lune apparaissait, il courait lui rendre visite. Et il avait si bien imité sa couleur que, quelquefois, quand il était monté jusqu’à elle, on ne le distinguait plus.
Mais la lune ne l’aimait pas.
L’oiseau se fit aussi blanc qu’il put, apporta à la lune toutes sortes de cadeaux : des poissons, des libellules, et, même une fois, le premier grain éclos sur le premier épi du plus beau champ de riz. Mais la lune lui disait toujours qu’elle n’avait pas faim et qu’il perdait son temps ; elle ne semblait pas s’intéresser à autre chose qu’à regarder son image dans la mer. Un jour, elle se plaignit qu’il la piquait avec son bec, ce qui n’était pas vrai car l’oiseau faisait très attention quand il s’approchait d’elle et il rentrait sa tête dans son cou autant qu’il pouvait.
A la fin, il commença à se demander si la lune n’était pas amoureuse du soleil, car il y avait des moments où elle avait l’air de s’en rapprocher. C’est peut-être même parce qu’elle s’en était trop rapprochée, qu’une nuit, il la trouva toute rousse.
A moins que la lune fatiguée d’être
Courtisée par l’aigrette ait cherché un moyen de s’en débarrasser.
L’oiseau se dégoûta en effet. La lune rousse ne lui plaisait plus, et il retourna sur la terre qu’il se promit bien de ne plus quitter.

   Or, dans le champ de Barakpour où habitait l’aigrette, il y avait aussi une vache: une vache grise, ou noire, ou beige, l’oiseau m’a dit qu’il ne se rappelait pas. Et cette vache aimait l’aigrette blanche des marais. Bien sûr, ça ne se voyait pas. Les vaches ne montrent pas leurs sentiments à tout le monde. Elle faisait semblant de ne pas regarder l’oiseau quand il revenait de la lune et elle continuait à brouter comme si de rien n’était. L’aigrette cependant, qui, depuis son aventure avec la lune, avait un peu l’expérience des choses du coeur, devinait que la vache le regardait de côté quand elle avait le nez dans l’herbe ; mais elle ne l’attirait pas du tout et il faisait celui qui ne comprenait pas.
La vache persévéra. Et, pour ressembler à celui qu’elle aimait, elle devint blanche, elle aussi, blanche comme une fleur de printemps.

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C‘est sur ces entrefaites que l’oiseau rencontra la jeune fille. Une très belle jeune fille, avec des yeux noirs qui avaient une petite perle blanche dedans. Je dessine la jeune fille mais pas les yeux noirs ni la petite perle blanche. Je saurais probablement, si je m’y appliquais, dessiner des yeux noirs avec une petite perle blanche dedans, mais ils seraient certainement moins bien que ceux que vous imaginez.
C’est pourquoi je fais la tête toute foncée : dans l’Inde, beaucoup de jeunes filles ont comme cela la peau foncée et c’est très joli.

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L‘aigrette-blanche-des-marais ne savait plus très bien où il avait rencontré la jeune fille pour la première fois. Peut-être quand il montait vers la lune, ou en revenait, l’avait-il vue sur la terrasse de sa maison ou sur son balcon, mais il avait alors trop de soucis dans le coeur pour y prêter attention. Cela n’a pas d’importance de savoir comment il l’avait rencontrée. Ce qui comptait, c’est qu’il l’aimait maintenant.
Vous pensez que c’était un peu prétentieux de la part d’un oiseau d’aimer une jeune fille, mais ce n’était plus un oiseau quelconque que l’aigrette depuis qu’il avait pris la couleur de la lune : rarement même avait-on vu un oiseau aussi joli.
Quand il se posait dans l’herbe, on aurait pensé qu’un nuage avait atterri, ou que le vent du Nord s’était trompé et avait apporté un petit colis de neige au Bengale.
Et comme il ne pouvait pas mettre de cravate, pour rendre encore plus distinguée sa couleur blanche, il portait à présent un beau bec jaune, et son petit oeil, jaune aussi, brillait comme des boutons de manchettes dorés sur une chemise.
Ainsi vêtu, il se présenta à la jeune fille. Comme elle sortait seulement le soir, il restait la journée à attendre dans le champ de Barakpour, debout sur un pied, en compagnie de la vache qui ne se plaignait pas du tout de la présence de son ami. Il remarqua que la vache s’était faite blanche ; il comprit très bien et rit dans sa barbe. Car l’aigrette-blanche-des-marais porte la barbe ; il porte même les cheveux très longs comme les artistes-peintres (c’est probablement pour ça d’ailleurs que le dictionnaire l’appelle « aigrette blanche »).
Il rit dans sa barbe  il ne fallait pas lui en remontrer maintenant, il savait ce que ça voulait dire, les changements de couleur.

Il se présenta donc à la jeune fille, soir après soir, et la suivit partout où elle allait ; de loin, naturellement, car il avait un peu peur des hommes.

Hélas, la jeune fille ne semblait même pas le voir. Il aurait bien volontiers essayé encore l’histoire du changement de couleur, mais la jeune fille ne s’habillait jamais deux fois de la même façon et il aurait eu seulement l’air d’un stupide caméléon.
« Cette jeune fille est très élégante », se répétait-il. « Comment pourrait-elle m’aimer ? Et elle marche si bien, si gracieusement ».
Il essaya alors d’imiter la démarche de la jeune fille. Il passait de longs après midi à se dresser sur les pieds et à marcher comme s’il craignait de se mouiller les jambes. C’est depuis ce moment-là sans doute, que les aigrettes blanches marchent comme des danseuses de ballet.
Il n’eut pas plus de succès. La jeune fille semblait toujours ne pas le voir. Une nuit, épuisé d’amour, ne sachant qu’inventer pour plaire à sa dame, il monta sur sa fenêtre pendant qu’elle dormait et il attendit. Il avait peur qu’elle ne s’éveillât et ne le mît à la porte (plus exactement à la fenêtre  on ne met pas les oiseaux à la porte) et cependant, il ne pouvait pas se décider à partir. Il resta ainsi toute la nuit et, à l’aube seulement, il s’envola.
Alors, se produisit le miracle. La jeune fille qui avait laissé sur sa chaise le beau sari noir qu’elle portait la veille, vit à son réveil que ce sari était devenu blanc immaculé.
Affolée, elle appela sa mère pour lui demander si elle n’avait pas changé son vêtement pendant la nuit. Mais la mère lui dit que non, bien entendu, et que c’était tout simplement de sa faute parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle faisait de ses affaires. «De mon temps», ajouta-t-elle, «les jeunes filles avaient plus d’ordre que ça !». Personne ne comprit donc. Personne ne comprit que l’amour du pauvre oiseau avait déteint sur celle qu’il aimait.

Plus tard, la jeune fille fut aimée par un jeune homme ; et, comme elle aimait le sari blanc, et qu’elle le mettait souvent, le jeune homme, pour lui plaire, s’habilla de blanc. Puis, d’autres jeunes hommes qui avaient copié leur ami, s’étant à leur tour vêtus de blanc, les jeunes filles voulurent, elles aussi, les imiter. Ce devint dès lors une mode de s’habiller de blanc par amour et, les années passant, ça devint une habitude, tout simplement. Qu’on aimât ou qu’on n’aimât pas, au Bengale, on s’habillait de blanc.
Vous vous demandez ce qu’était devenu l’oiseau. Désespéré, il eut d’abord envie de se tuer. Puis il se prit enfin à penser à la vache: « Elle est calme et gentille, après tout. Et couverte d’insectes. Grâce à elle, je puis être assuré de trouver toujours de quoi manger ».

Il l’épousa donc et si vous venez aujourd’hui dans le champ de Barakpour, vous verrez que la vache et l’aigrette ne se quittent pour ainsi dire jamais. Bien sûr, la vache n’est plus aussi blanche qu’autrefois, mais il y a de la poussière dans l’Inde,et les vaches n’ont pas comme les aigrettes des plumes pour s épousseter.

Jean Fournier