par Jean Bouvier

P1050471        Parler de Fournier, c’est surtout parler de peinture et, si simplement qu’on le fasse, c’est quand même bien dangereux. Je voudrais pourtant dire que depuis quarante cinq ans que je le vois devenir ce qu’il est, et son œuvre se transformer, depuis aussi que je l’entends dire ce qu’est à ses yeux la peinture, je suis frappé, en dépit de ses changements, par la force et la constance d’un souci presque obsédant chez lui, et que, faute de pouvoir le définir d’emblée, j’aimerais tenter de le cerner en évoquant un moment rare que nous avons vécu ensemble.
C’est le souvenir d’une promenade que nous avons faite un soir de juin à Mollans, en Provence. Nous avions dépassé le col de Vaux, et, à un détour de la route que nous connaissions pourtant par cœur, nous nous sommes arrêtés comme pétrifiés en contemplant cette montagne d’un bleu laiteux, transparent.
Pénétrés par le silence proprement religieux dans lequel baignait ce paysage, nous n’osions ni bouger ni parler, de peur de faire redémarrer le temps aboli. Et c’est  un chant de merle, qui, du fond de la vallée, a comblé notre émerveillement et nous en a fait sortir.
Si je parle de ce moment étrange, c’est que pour moi cette qualité de silence, cette vibration du silence, cette cristallisation du temps sont l’essence même de la peinture de Fournier. Ils sont ce que je sens qu’il a cherché depuis qu’il peint.
Je les retrouve liés à toutes les phases de son art, qu’il s’agisse des paysages de la Bretagne de sa jeunesse, où la densité de la couleur fait sourdre une unité radieuse, des grandes toiles de l’Inde dont le dessin tendu est d’une rigueur quasi sacrée, ou de ses toiles les plus récentes où la sérénité des formes est animée par de si subtiles vibrations de couleurs qu’elles ne se révèlent qu’à l’exploration patiente.
Pour mieux comprendre ou deviner d’où vient cette constance dans la recherche du silence, il faut avoir entendu Fournier parler de ses convictions, de ses certitudes même, dans le domaine de l’art.

« Quand X. me déclare », dit-il, « qu’il a fait ce qu’il a pu, tout ce qu’il a pu, je lui réponds qu’en peinture il faut faire plus qu’on ne peut ». Ces propos paradoxaux, presque provocateurs, expriment en tout cas l’exigence essentielle de l’art. On pourrait bien sûr appeler ça un dépassement s’il ne semblait au contraire que cette exigence vienne d’en deçà et non d’au-delà du possible, de l’être profond qu’à toute force nous cherchons à fuir dans la quotidienneté. Et se défaire de la vision quotidienne, c’est la lutte impossible à laquelle il faut se vouer en espérant quelques miraculeuses victoires.
Mais pour aller plus loin dans la provocation qui est la sienne, je dois citer encore un de ses propos de prédilection – « les chefs-d’œuvre sont tous frères, et ils sont du même auteur ». Ce genre d’axiome ne fait s’étonner ou sourire que ceux qui ne savent pas que l’art est au cœur de l’énigme, ceux qui redoutent de voir tomber les barrières qui les protègent d’eux-mêmes. Et ces convictions simples et tenaces révèlent un autre aspect de sa nature et de son souci  l’humilité véritable du peintre qui, dit Fournier «ne doit jamais se mettre en avant de son œuvre». Tant il est vrai que se montrer c’est oublier son émerveillement pour ne penser qu’à sa propre image qui masque à coup sûr la première qualité du peintre, la qualité d’innocence.
Ceux qui aiment les toiles de Fournier doivent donc savoir que l’important pour lui est que la peinture soit l’unique souci du peintre. Tout simplement, il dit d’une toile qu’il aime qu’«on y voit la peinture avant d’y voir autre chose».
Voilà qui le place encore hors du temps, et en tout cas hors de son temps, où il semble qu’il soit de mode de distraire la peinture de sa destination pour en faire la servante de rites ou de mystères extérieurs. C’est oublier que le vrai, le seul mystère de l’art n’est que dans le pas minuscule et presque infranchissable qui sépare l’inexprimable de l’exprimé.

Jean BOUVIER, artiste peintre.